Verveine officinale

Publié le 9 Août 2014

Il y a deux jours, sur le terre-plein du parking surplombant la vallée de la Cèze, faisant face à la majestueuse vue sur les Cévennes, j’appréciais le paysage qui s’offrait à moi en remarquant que les milans noirs et les martinets se sont déjà envolés vers le grand sud. Nous sommes le 7 août sur la route de Tharaux dans le Gard.

Comme à mon habitude, malgré la beauté du ciel, je regarde le sol et les herbes folles qui tentent de survivre dans cet environnement piétiné et sali par le passage successif des touristes et visiteurs de ce lieu.

Grâce aux pluies de ces jours derniers, les fleurs sont présentes parmi l’herbe verte et les ronces chargées de fruits en partie mûrs. Plantain, chicorée sauvage, cirse vulgaire, silène, pourpier, salsepareille, molène, vipérine, centaurée rude, fumeterre, gaillet blanc, et d’autres encore. Je suis toujours surprise de constater que dans les endroits les plus hostiles, les plantes s’adaptent et tentent l’aventure de la vie.

Parmi toutes ces belles plantes, il y en a une pourtant qui retient mon attention plus que les autres. Une petite touffe isolée de 30 cm de haut, faite de tiges carrées fines et rigides, avec des bractées opposées profondément dentées à la base desquelles poussent des ramifications à l’image de la lavande. L’inflorescence est un long épi floral au bout de chaque tige, dont les fleurs sont d’un mauve tendre. Sans loupe et sans lunettes, il m’est difficile de la distinguer vraiment. Mais je distingue bien les 5 pétales qui semblent soudés entre eux. Et là, je constate avoir devant moi, celle que j’ai cherché depuis que je suis ici dans le sud de la France.

Je suis certaine l’avoir déjà croisée auparavant, mais sans jamais véritablement lui dire bonjour, sans véritablement la reconnaître. Pourquoi ce jour-là m’est-elle apparue? Mystère…

La première fois que je l’ai rencontrée, c’était en Suisse durant ma formation à l’École de Plante Médicinale. Nous étions tous en admiration devant cette tige unique terminée par un épi ne demandant qu’à fleurir. La seconde fois, c’était en mai 2010, à l’Abbaye de Salagon de Forcalquier, au jardin des plantes de M.Lieutaghi.

Voici ce dont je me rappelle des commentaires reçus lors de ces rencontres:

La verveine officinale est commune et discrète. Elle est inodore. Plante magique, elle est connue depuis le Moyen âge. Elle entrait dans la composition de talismans contre les serpents et les sorts. Dans l’Antiquité romaine, elle était bien connue pour ses vertus. Les lieux de culte étaient purifiés grâce à elle. On la disait devineresse comme l’artémise et purificatrice.

« Elle fait pleurer le malade qui guérira et rire celui qui va mourir.  »

Denise Delcourt, dans son ouvrage « Plantes et gens des Hauts », édition Les Alpes de lumière, Forcalquier, 2004, en page 194, évoque cette plante sous l’aspect de son origine. Elle dit que la verveine officinale est présente dans presque toute l’Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique. Dans la Rome antique, on appelait verbenae les rameaux des plantes sacrées (olivier, myrte, laurier) portés en couronne par les prêtres lors de sacrifices, et plus généralement les herbes qui servaient aux offrandes.

Elle dit aussi qu’il ne serait pas certain que la Verbenaca des anciens s’identifie à notre verveine. Verbenaca serait le nom en latin qui désignerait, selon Pline l’Ancien, une plante aquatique. Cependant, aucune plante n’est plus renommée chez les Romains que l’Hiera botane que quelques uns appellent Aristhéron et les latins Verbenaca.

Je vous propose la lecture d’un extrait de l’encyclopédie des herbes magiques, dans lequel on retrouve en détails quelques mythes sur cette merveilleuse plante. Ce livre est intéressant sur bien des points. Il mérite de s’y attarder. Il propose aussi quelques « recettes » magiques. Pour ma part, je me méfie des ces « recettes », préférant croire aux pouvoirs médicinaux que renferment les plantes et de l’amour qu’elles m’inspirent. Par contre j’aime les légendes et les histoires. Il est vrai que la frontière entre le monde de l’herboristerie, science des mages, et de la sorcellerie est floue et indécise, il mériterait que je m’y attarde aussi et ajouter un jour un article dans ce blog.

Voici les références que nous pouvons visionner sur internet. Scott Cunningham, « Cunningham’s Encyclopedia of Magical Herbs« , traduit en français par Michel Echelberger, Edition Sand, Paris, 1987

« Les romains avaient élevé la verveine au rang de leurs plantes sacrées. On en frappait les textes de lois, ainsi que les contrats pour bien montrer qu’ils n’émanaient pas seulement de la puissance temporelle, mais que les dieux veillaient aussi à leur bonne application. On nommait verbénaire le chef des féciaux, ces prêtres dont la fonction était de demander satisfaction au nom du peuple romain, de faire les déclarations de guerre, de conclure les traités de paix, etc. Formalistes en tout, les Romains tenaient essentiellement à ne faire de guerres et à ne signer de traités que par des voies irréprochables au point de vue du droit et de la religion. Le collège des féciaux était précisément consacré à cet emploi. Quand un conflit survenait entre Rome et quelque autre peuple, les féciaux examinaient d’où venait la provocation. Si le tort était du côté des romains, le coupable était livré au gouvernement étranger. Dans le cas contraire, quatre féciaux, sous la présidence d’un verbénaire, allaient demander réparation. Ils portaient avec eux la verveine cueillie sur le Capitole, fleur pure par excellence. Si satisfaction leur était accordée, ils ramenaient avec eux l’agresseur. Sinon ils donnaient à l’étranger trente jours de réflexion ; après quoi ils revenaient et, si la guerre était décidée, lançaient par-dessus la frontière ennemie un javelot ensanglanté. Plus tard, à partir, semble-t-il, du gouvernement d’Auguste, les prêtres employaient du jus de verveine pour nettoyer et purifier les autels de Jupiter. C’était de verveines fleuries qu’étaient tressées les couronnes des ambassadeurs. Les celtes et les germains ont, eux aussi, beaucoup utilisé cette plante dans leurs rituels de magie et de sorcellerie. On couronnait de verveines fleuries les filles vierges qui avaient été initiées aux mystères druidiques. Il semble en effet que, bien avant les romains, les bretons et les carnutes avaient une institution rappelant, dans ses grandes lignes, le collège des vestales fondé par Numa Pompilius…

Utilisation magique :

Pour escalader facilement les montagnes, les armaillis, les garçons de chalet mettaient à leur jarretière un rameau de verveine qu’ils appelaient Vervéna à corre: verveine à courir (Gruyère,Suisse).

Au sabbat, les diablotins se font des jarretières de verveine pour marcher et danser sans fatigue (Charente-Maritime).

Si l’on frotte les poules avec de la verveine sauvage, on est assuré de les vendre un bon prix au marché (Dinan, Côtes-du-Nord).

Les paysans belges disaient que dans les cendres de la verveine brûlée le soir du 30 avril se trouve le gekkensteen: la pierre des fous.

Les Allemands ont reporté sur la verveine certains passages des légendes anglaises concernant les fougères. Alors que dans les campagnes anglaises, c’était durant la nuit fantastique de Midsummer (solstice d’été : la Saint-Jean) que les légions infernales et les bataillons de fées se livraient un combat titanesque pour la précieuse graine de fougère à l’aigle, les villageois d’outre-Rhin affirmaient que tout au long de la terrible nuit de Walpurgis (nuit du 30 avril au 1er mai), les sorcières et les démons se donnaient rendez-vous sur la montagne du Brocksberg pour palabrer âprement, et finalement en venir aux mains avant le lever du jour, pour la possession d’une verveine gigantesque qui sortait de terre uniquement cette nuit-là et rendait Prince de ce Monde celui qui réussissait à s’enfuir en la portant sur son dos, car elle pesait aussi lourd qu’un chêne de cinq ans. Il fallait l’arracher du sol une fraction de seconde avant l’apparition de l’aurore, sinon les sorcières se précipitaient sur l’insensé et le mettaient en pièces ; mais dès que filtrait la toute première lueur de l’aube, toutes ces fantasmagories dantesques s’évanouissaient d’un seul coup. Toutefois, le chercheur audacieux devait encore rester sur ses gardes: la région est en effet pleine de cadavres d’imprudents que l’on a assassinés au petit matin pour leur voler la verveine géante du Brocksberg ».

J’ai fait une petite recherche sur cette fameuse légende de la verveine géante de Brocksberg. Tout d’abord, en essayant de faire une recherche sur Google Earth….l’indication situe ce lieu au milieu des champs cultivés. Point de colline en vue, point de dénomination du lieu non plus. Puis, rien sur la légende, mis à part quelques sites qui reprennent, comme moi, l’histoire de l’Encyclopédie. Puis encore, j’ai découvert qu’il existe bien des verveines géantes d’origine des régions tropicales sud américaines, il s’agit de la Verbena borianensis et sa soeur la Verbena brasiliensis. Elles peuvent atteindre toutes les deux jusqu’à deux mètres de haut. C’est pas mal déjà!

« Les femmes blanches, apparitions nocturnes, présentent aux personnes qu’elles rencontrent une branche de chêne ou d’herbe de la croix (verveine). Si l’on accepte ce talisman, on sera doté d’autant d’années de puissance et de joie que la branche a de feuilles ; mais au bout de ce temps, l’âme de celui qui aura conclu le marché appartiendra au diable (Cornouailles anglaises).

En France, on cueille traditionnellement cette plante à la Saint-Jean, lorsque Sirius apparaît dans le ciel ; mais il faut que le soleil soit complètement couché, et la lune invisible. L’infusion des herbes ainsi récoltées selon les règles est employée dans les rituels d’exorcisme appliqués à des lieux, des bâtiments, mais ne concernant pas directement une personne ou un animal; on asperge abondamment le site maudit en criant les incantations appropriées.

Pendant la Renaissance, la verveine entrait dans de nombreux parfums à brûler ; elle avait ses «catalyseurs » et ses « répulsifs», et chaque recette de parfum pour encenser était destinée à un usage rigoureusement codifié. Puis la mode passa et les magiciens se détournèrent de la verveine à brûler. En revanche, pulvérisée ou en morceaux, la plante resta un composant privilégié des mélanges d’amour et des charmes protecteurs.

Aujourd’hui elle est employée à ces fins. Pour demeurer chaste pendant une longue – une fort longue ! – période, voici ce qu’il faut faire : le premier jour de la nouvelle lune, courez à travers la campagne dès qu’il commence à faire clair, mais avant le lever du soleil. Une fois arrivé à l’endroit où vous avez repéré beaucoup de verveines sauvages, coupez-en trois, choisies parmi les plus hautes. Exprimez-en le jus et buvez-le, pieds nus dans un fossé rempli d’eau croupie. Selon les anciennes prescriptions des magiciens italiens, cette méthode à la portée de tous devrait vous faire perdre tout désir sexuel pendant sept ans! »

Pierre Lieutaghi, dans son livre « La plante compagne », édition Actes sud, 1998, en page 214, nous propose de voir la verveine comme une plante qui s’adresse au coeur et qui est consacrée à Vénus-Aphrodite, maîtresse du désir. Sans elle, pas de philtre d’amour!

Elle présente toutefois des contradictions, une fois elle requiert des pouvoirs pour demeurer chaste et d’autres fois comme philtre d’amour. La réponse se situe probablement dans le fait qu’elle désigne un terme générique au Moyen-Age. Ce pourrait être des plantes différentes, et comme l’indique Pierre Lieutaghi, les descriptions botaniques du temps, quand elles existent, permettent rarement l’identification précise. Et sur ce point-là, je lui fais entièrement confiance!

Verbena officinalis Vallée de la Drobie, Ardèche, août 2014

Verbena Officinalis, L., Herbe aux noms évocateurs, « Herbe à tous les maux, Herbe aux enchantements, Herbe sacrée, Herbe du foie, Herbe de l’effort, Herbe aux sorcières, Verveine des Druides, Poison du Diable, Herba sacra, Verveine des champs.

Famille des Verbénacées. C’est une grande famille, elle compte jusqu’à 2600 espèces regroupées en pas loin de 100 genres, parmi lesquels on retrouve le genre Verbena pour la Verveine officinale et Lippia, pour la Verveine citronnée, Lippia citrodora (et pas citriodora) ou plus correctement Lippia triphylla (L’Hér.) Kuntze. On peut retrouver l’explication de l’origine de son nom sur le site www.tela-botanica.org.

C’est une plante vivace, discrète, filiforme, herbacée, elle mesure de 30 à 80 cm de haut. Ses feuilles dentelées forment au printemps une rosette, sa tige est quadrangulaire et pratiquement dépourvue de feuilles, celles-ci sont opposées, et se divisent en rameaux symétriques. Elle a des minuscules poils rugueux dont les poches contiennent de l’huile essentielle. Ses fleurs longuement tubulées à leur base, sont groupées en un épi, au sommet de chaque rameau. Elles sont petites et d’un mauve pâle. La floraison s’étale de juin à octobre.

On la trouve à pousser dans les terrains vagues, les friches, entre les rochers, dans les prés bien drainés, les bords de chemin, et comme j’ai pu l’écrire plus haut, aux abords des aires de stationnement. Elle est peu farouche dans le sud de la France, elle pourrait passer pour une « mauvaise herbe ».

Selon Marie-Claude Paume, herboriste, certains textes indiquent que cette plante est tellement précieuse qu’on ne peut la cueillir qu’à condition d’offrir en retour du miel à la terre, pour la remercier d’un tel présent. On peut toujours la remercier discrètement en lui disant merci, comme pour les autres plantes. On récolte les tiges fleuries en début de floraison. Avec une bonne lame propre, on coupe la tige à 10cm du sol. Ne pas tenter de la couper avec la main, cela risquerait d’arracher la plante avec la racine.

Pierre Lieutaghi relate une ancienne pratique qui est de l’approcher à reculons, comme si nous remontions le cours des forces, et de dérober la plante aux « êtres surnaturels commis à sa garde ». Il s’agirait aussi d’invoquer les dieux de l’amour ainsi que la lune et le soleil. « Celle qui est touchée par la verveine est prise d’amour pour la plante et pour l’ensorceleur; la verveine aime celui qui la cueille et transfère son amour à la femme désirée. Cette lecture fait de la plante un être habité par le désir même. »

Le séchage se fait en couche mince, sur claie, après avoir émondé les feuilles et les fleurs, dans un local bien aéré et à l’abri du soleil. On peut aussi les faire sécher en bouquet à cheval sur un fil. Ensuite les mettre en sac. Moi j’utilise des sacs en papier kraft. Et les entreposer dans un endroit propre, protégé de l’humidité, de la lumière et de la poussière. Les plantes sont à utiliser dans l’année.

En herboristerie nous utilisons les feuilles et fleurs.

Composition principale:

Flavonoïdes, iridoïdes, huile essentielle à verbenone, polyphénols, mucilage, tanin.

De nos jours, en usage interne, on reconnaît à la verveine officinale des vertus amères, toniques, digestives, diurétiques, anti-névralgiques, galactogènes et fébrifuges. Indiquée contre les digestions difficiles, les maux d’estomac, les ballonnements, la rétention d’eau, les rhumatismes, la cellulite, l’insuffisance de sécrétion lactée et pour faciliter l’accouchement comme l’indiquait Hildegarde de Bingen.

En usage externe, sa décoction est astringente, vulnéraire et s’emploie en gargarisme contre les stomatites, les gingivites et en compresses contre les coupures, les plaies, les contusions, la cellulite. Les bains de Verveine officinale sont tonifiants, relaxants.

Dans le livre de Denise Delcourt en page 195, on peut lire le témoignage d’informateurs en Vallouise (Alpes de Haute-Provence). « La verveine sauvage, avec ses toutes petites fleurs, j’en connais les avantages. Quand on a un accident grave avec le cheval, ma belle-mère a écrasé les petites fleurs de Verveine, avec les feuilles, elle a battu des blancs d’œufs, et en a fait un emplâtre qu’elle a mis sur mon bras. Mon bras (et avant-bras) était entièrement noir, avec des plaies, parce que le cheval nous a renversés dans le canal. Je ne sais pas comment je me suis tirée de là. L’emplâtre de verveine a tiré tous ces hématomes. (Félise Faure) – La voisine, elle pilait la verveine sauvage et elle faisait en cataplasme pour enlever l’hématome. (Augusta de Bardonnèche.) De la même façon, la plante est appliquée sur la joue pour soulager les maux de dents. La verveine est respectivement donnée une fois pour la digestion, le rhume, pour dormir. »

Préparations:

Pour le bain : faire bouillir 3 poignées de plante séchée dans 2 litres d’eau pendant 3 minutes. Laisser infuser, filtrer et ajouter à l’eau du bain.

En infusion: Mettre dans une casserole une poignée de plante séchée, ajouter un litre d’eau, porter à ébullition, laisser infuser une minute (trop infusée, la tisane devient amère), boire un bol 3 fois dans la journée. Ne pas dépasser 3 semaines consécutives.

En cataplasme: 1 poignée dans 2 dl d’eau, porter à ébullition, laisser infuser 10min. Imbiber un linge et appliquer 2 à 3 fois dans la journée.

Ne jamais dépasser les doses prescrites par votre médecin.

Avant toute utilisation de la verveine officinale, veuillez vous reporter aux recommandations médicales, car elle a beau être insignifiante dans son environnement, elle a pourtant des effets puissants. Elle est vivement déconseillée aux femmes enceintes et aux personnes prenant des médicaments anti-coagulants, ou des antibiotiques.

Ne pas la confondre non plus avec la verveine odorante, Lippia citrodora, très communément utilisée en tisane digestive. C’est une plante digestive, anti-spasmodique et veinotonique. Celle-ci est cependant déconseillée aux personnes à l’estomac sensible et sujettes au gastrites, il faut le savoir!

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